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Haïti – Extrême urgence !

© Philippe Verseils

Il y a encore des quartiers de Port-au-Prince qui n’ont reçu aucune aide. Neuf mois après le séisme, des populations sont toujours en situation d’extrême urgence.

Juste avant le pont on quitte la route des frères toujours encombrée pour prendre une rue qui monte dans les hauteurs de Port au Prince. Une bonne partie de cette rue est pavée, en bon état. Quel contraste surprenant… jusqu’à ce que je réalise qu’elle donne directement sur l’entrée d’un vaste domaine au fond duquel se cache l’immense villa d’un certain Dominique1, un français qui a fait fortune dans la construction ! Quel paradoxe quand on voit l’état des constructions dans tous le pays. Dominique n’avait pas attendu les incitations de Bill Clinton pour comprendre que certains pouvaient faire de l’argent en, ou plutôt sur le dos, d’Haïti.

Il a fallu que je fasse marche arrière car je n’avais pas vu qu’en fait, la route, la vraie, pas celle faite exprès pour « mesye Dominique », bifurquait à droite et reprenait l’habituel aspect chaotique des rues de Port au Prince.  

Quelques minutes plus tard nous arrivons au fond d’une petite impasse qui domine une ravine sur laquelle s’étend un vaste camp aux tentes serrées les unes contre les autres. Le pasteur Franckel et quelques personnes de son équipe sont là et nous font entrer dans l’enceinte d’une grande maison entourée de grands arbres. Un petit havre de verdure et de paix où les enfants doivent être bien, me dis-je en entrant dans une sorte de garage ouvert. Au fond de ce hangar, sur le sol en terre battue, deux femmes préparent deux immenses bassines de « riz-pois ». « C’est là où nous faisons la cuisine » dit le pasteur Franckel qui ressort aussitôt pour se diriger vers les tentes entre lesquelles nous nous faufilons pour arriver sur un petit espace où un groupe d’hommes joue aux dominos et où arrivent de très nombreux enfants. Je comprendrais bien vite que ce hangar où les femmes cuisent le repas est prêté par la propriétaire de cette belle maison pour que l’équipe du pasteur ait un lieu à l’abri pour préparer à manger aux 132 enfants, orphelins ou abandonnés, dont il s’occupe. 

Le pasteur Franckel est un pasteur totalement indépendant de toute dénomination et de toute union d’églises. Il a créé et installé une église dans ce quartier et, en 2004, il a commencé à accueillir des enfants abandonnés. Il a ouvert un orphelinat dans une grande maison de trois étages qu’un particulier lui a prêté. Elle s’est bien vite remplie, mais le 12 janvier dernier elle s’est totalement effondrée, tuant deux des enfants et en blessant plusieurs. Depuis ce jour-là, ils se sont réfugiés dans ce camp, sous des tentes de fortune.  

Dans ce quartier où se trouve ce camp vivent près de 1600 personnes complètement démunies. Personne n’est venu jusqu’ici depuis le séisme. Le pasteur, avec une petite équipe qui vit là avec lui, essaye de s'occuper de tous ces enfants qui dorment là, entassés dans les tentes. Il n’a même pas de quoi les nourrir tous les jours, parfois il peut seulement leur donner un bout de pain et de l’eau sucrée. Pas les moyens bien sûr de les soigner et beaucoup sont atteints de malaria ou de fréquentes diarrhées. Il a essayé sans succès de contacter des ONG qui interviennent dans le domaine médical, mais il n’y est pas arrivé. Il espérait avoir au moins la visite d’un médecin tous les mois. La plupart de ces enfants ne pourra pas reprendre l’école à la rentrée fixée au 4 octobre prochain et le pasteur envisage d’essayer de trouver des personnes qui pourraient venir ici leur faire classe.

L’émotion m’étreint devant ses visages rayonnants, cette amabilité et cette empathie si palpables, cet accueil si chaleureux dans ce lieu où l’exclusion la plus totale se rajoute encore à la violence de la misère et à l’horreur de la catastrophe subie. C'est la première fois, depuis que je suis en Haïti, que je suis confronté vraiment à la situation de tous ceux qui sont écartés de toute perspective de reconstruction. Et ils sont certainement très nombreux. 

Mais le pasteur Franckel a toujours été très seul. Il ne parle que le créole et n'a pas réussi à obtenir la moindre aide, ni au niveau national, ni au niveau international.

Comment d’ailleurs pourrait-il avoir accès à cette aide internationale ?

Les normes internationales disent qu'après 6 mois on ne peut plus, on ne doit plus, parler d'urgence. Ce serait faire de l’assistanat ! Et soyez tranquilles, les spécialistes et les professionnels du développement s’y refusent avec véhémence et vigilance. Une grande Fondation (dont je me dois de taire le nom) a refusé notre projet d’aider des familles qui ont tout perdu à payer la scolarité de leurs enfants car ce serait les assister…

Et du coup depuis environ 2 mois la distribution gratuite de l'eau est finie, alors que l’accès à l’eau potable n’est pas pour autant rétabli ni près de l’être.

L'extrême précarité de ces milliers d'exclus nous rappelle qu'il y a toujours urgence quant il est question de survie, extrême urgence même.

Et bien sûr que le pasteur Franckel et sa petite équipe seront toujours en dehors de toutes les normes des politiques de développement, des ONG et de tous les acteurs humanitaires.

Comment pourra-t-il rendre des comptes selon les normes comptables quand le seul matériel de bureau qu’il possède est cette photocopieuse qu’on lui a donnée et qui trône au milieu d’une tente ? Comment peut-il projeter, programmer, planifier, quand son temps se réduit au seul instant de l’urgence, à l’immédiateté de la survie ?

Aucun ministère public, fut-il du développement, aucune ONG sérieuse et respectable ne pourront jamais trouver chez lui les normes d'un partenaire solide et fiable avec qui on peut conclure un partenariat solide.

Je mesure alors la justesse du choix fait par la Fédération protestante de France de soutenir le travail des acteurs locaux en accompagnant la Fédération protestante d’Haïti dans son engagement pour la reconstruction : seules des structures locales pourront mesurer, en dehors des exigences comptables inapplicables dans des situations comme celle du pasteur Franckel, la justesse et la bonne utilisation de la solidarité exercée à leur égard. 

Mais c’est l’estomac serré que je les ai quittés, avec au fond de moi ce malaise qui vient de l’espoir que des visites comme celle que je venais de faire font germer en eux.

En reprenant la route qui me ramenait dans les embouteillages interminables de la Routes des Frères, je me suis promis de tout faire pour que cet espoir se concrétise le plus vite possible. 

Philippe Verseils

Envoyé du Service protestant de mission (Défap) en Haïti pour assurer le suivi des projets soutenus par la Fédération protestante de France en collaboration avec la Fédération protestante d’Haïti 
 

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