Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Haïti passe d’une urgence à une autre

© Philippe Verseils

Philippe Verseils retrouve Haïti après un mois passé en France, et juste avant les élections du 28 novembre. L’épidémie de choléra crée une nouvelle situation d’urgence.

Me voilà de retour depuis une semaine à Port au Prince après un mois d’absence.

Il n’est pas anodin ni très facile de passer brusquement d’un monde à un autre, d’un temps de repos et de retrouvailles familiales à celui d’un engagement actif permanent, de se réadapter à la vie solitaire.

Mais ici on a toujours l’impression que la situation s’accélère et que l’urgence est toujours en train d’arriver. Pas le temps de souffler un peu que de nouveaux drames s’abattent sur ce pays déjà bien dévasté comme si une nouvelle urgence remplaçait l’ancienne avant même qu’elle n’ait cessé d’être une situation d’urgence !

J’étais parti quelques jours après le début de l’épidémie du choléra qui ne cesse depuis de ravager les quartiers les plus pauvres et insalubres des villes et des campagnes haïtiennes avec au moins 2 000 victimes à ce jour. Le cyclone Toma (j’ai toujours du mal à donner un nom et à personnifier ainsi un évènement climatique !) qui a heureusement relativement épargné Haïti, a rajouté une couche d’insalubrité et de précarité favorisant le développement de l’épidémie.

Du coup les objectifs et les projets que nous étions en train d’élaborer doivent être modifiés : la nouvelle urgence, c’est maintenant le choléra ! C’est nouveau, ça vient de sortir, on ne l’avait pas vu depuis 100 ans ! En plus, c’est une maladie bénigne… mais mortelle ! Cela sonne comme un sketch cynique de Coluche ou de Desproges mais tombe comme une nouvelle chape de malédiction contre laquelle il faut rassembler toute son énergie pour trouver le courage de ne pas baisser les bras.

Et j’ai retrouvé la petite équipe de la FPH toujours mobilisée et active. Joses, le responsable du département projet, a participé à une rencontre organisée par le gouvernement (« Konbit kont kolera » Réunion contre le choléra) et est en train d’élaborer un grand programme de prévention et de soins dans les églises et avec le support de médecins chrétiens qui se mettraient au service de cliniques mobiles. Comme toujours il va falloir, et le plus rapidement possible, trouver auprès du gouvernement, des ONG et des partenaires internationaux les moyens financiers nécessaires.

De mon coté j’ai rapidement repris contact avec le pasteur TONDREAU qui est la cheville ouvrière pour la coordination de la douzaine d’orphelinats que nous avons repérés et qui n’ont aucun soutien jusqu’à ce jour. Un enfant est déjà décédé du choléra dans un des orphelinats du quartier. Il  y a vraiment urgence. Nous avons décidé de mettre à disposition pour ces 12 orphelinats, les produits nécessaires pour désinfecter les locaux et traiter l’eau et un certain nombre de sérums oraux qui doivent être donnés immédiatement à toute personne qui commence à avoir des symptômes (car le trajet jusqu’aux centres de traitement du choléra est parfois trop long s’il n’ya pas déjà ces premiers soins effectués). Nous sommes en train de recenser les quantités nécessaires pour un premier programme d’urgence de trois mois. Déjà les Eglises de l’UEPAL (Alsace et Lorraine) ont donné leur accord pour financer ce programme que nous espérons mettre en œuvre dans les tout prochains jours. Merci aux responsables de ces églises pour leur soutien et leur réactivité.

Pendant mon absence également le programme de bourses pour les étudiants victimes du séisme du 12 janvier dernier a bien avancé. Une commission s’est réunie pour étudier la quarantaine de demandes parvenues à partir de la grille d’évaluation que  nous avions mise au point avant mon départ. Il est en effet fondamental que les critères de choix soient clairs et incontestables pour que le département projet ne soit pas accusé de favoriser toujours les mêmes églises ou les proches des responsables de la FPH. Neuf dossiers ont dés à présent été acceptés et les candidats vont très vite pouvoir recevoir leur bourse. Pour une vingtaine d’autres, il est nécessaire d’avoir quelques informations complémentaires avant que la bourse ne leur soit effectivement versée. Mais la plupart d’entre eux devraient y avoir droit. Nous n’avons, sur le fond de solidarité récolté par la FPF, le financement que pour 21 bourses (de 1000 € chacune). Il nous faudra donc trouver rapidement le financement pour une dizaine de bourses supplémentaires. Déjà l’association AFECAP (créée pour aider à la formation au Cambodge et dans d’autres pays) présidée par Jacques PETITMENGIN a promis de donner le montant nécessaire pour 3 bourses ! Un grand merci à eux pour cette mobilisation qui tombe vraiment à pic et qui est pour nous tous ici un réel soutien et encouragement.

Mais aujourd’hui est aussi une date ‘historique’ pour Haïti puisque se déroulent en ce moment les élections législatives et présidentielle.

Edmond Mulet, le Chef de la Minustah (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti), si décriée en ce moment car accusée, certainement à juste titre, d’être à l’origine de l’épidémie du choléra, a clairement dit que ces élections devaient être libres et transparentes ! C’est la condition sine qua non pour qu’Haïti continue à bénéficier de l’aide internationale (ou commence vraiment, car la CIRH (Commission Internationale pour la Reconstruction d’Haïti), coprésidée par Bill Clinton et le 1er ministre haïtien, se débrouille pour attendre l’investiture présidentielle prévue 7 Février prochain pour définir vraiment son plan de reconstruction du pays). Et ici tout le monde sait bien que l’enjeu n’est pas qu’un enjeu de politique interne, mais qu’il concerne et est encadré par la communauté internationale. Edmond Mulet lui-même a déclaré qu’Haïti était la ‘république des ONG’ et Jean-Bertrand Aristide, depuis son exil en Afrique du Sud, compare la MINUSTAH à une armée d’occupation.

Vendredi dernier, deux jours avant le scrutin, j’ai passé quelques heures à attendre dans un garage la fin de la révision de ma voiture et petit à petit les langues se sont déliées. Tous ceux qui attendaient avec moi se sont laissé aller à quelques confidences.

J’ai senti alors combien l’immense espoir populaire de 1991 avec l’arrivée de Titid à la présidence restait encore bien actif dans les milieux populaires et si pauvres d’Haïti. Malgré toutes les dérives d’Aristide dans l’exercice du pouvoir et même les horreurs commises par les « chimè » (La milice personnelle et sanglante d’Aristide)  il continue d’incarner celui qui représentait la seule alternative aux pouvoirs précédents et l’espoir, enfin, d’une vraie justice sociale.

Un espoir volé et dont les seuls coupables à leurs yeux ne sont pas que les troupes du Général Cédras qui fit le coup d’Etat, mais surtout la communauté internationale et les USA. Et le visage de mes interlocuteurs s’est éclairé d’un large sourire complice lorsqu’ils se sont mis à me parler de celui qui, selon eux, pourrait bien causer la surprise, Sweet Micky (alias Michel MARTELLY), un chanteur populaire. Il leur apparaît comme le seul candidat de la rupture qui n’est pas sans rappeler la candidature, en France il y a presque 30 ans, d’un certain Coluche. Une démocratie populiste, une démocratie spectacle quand on ne croit plus personne capable de représenter un vrai choix politique. Lors des dernières élections présidentielles en Côte d’Ivoire, dont le 2ème tour se déroule aussi ce 28 Novembre 2010, un humoriste, DOLO ADAMA dit ADAMA DAHICO, s’est également présenté comme candidat.

Quand de toute façon les rennes ne sont pas entre nos mains, il ne reste qu’à pleurer… ou en rire !

Le matraquage médiatique du candidat –futur gendre- du président n’a fait qu’irriter davantage la population qui a bien du mal à supporter dans la situation actuelle du pays que les finances de l’Etat servent à sa campagne électorale, mais Mirlande MANIGAT, dont les capacités à exercer la fonction de chef d’Etat sont reconnues et qui est soutenue par les milieux progressistes et intellectuels, reste bien coupée des petites gens pour être élue au premier tour, malgré le fait qu’elle caracole en tête depuis le début dans les sondages.
Je ne sais pas encore, bien sûr, quels seront les résultats de ces élections qui se déroulent en ce moment même. J’espère qu’elles ne seront pas le déclanchement d’une nouvelle période de violence. Haïti en a connu si souvent par le passé.

Mais de toute façon, rassurez-vous, sauf choix trop contraire aux intérêts de la communauté internationale ou (et donc ?) coup d’état, ces élections seront libres, transparentes et crédibles. Il ne peut pas en être autrement pour le bon fonctionnement du monde civilisé … et solidaire.

Philippe Verseils
Envoyé du Service protestant de mission (Défap) en Haïti pour assurer le suivi des projets soutenus par la Fédération protestante de France en collaboration avec la Fédération protestante d’Haïti 

Une vidéo et un diaporama sont à découvrir sur le site de la plateforme Haïti, proposés par le Service protestant de mission (Défap). Voir
 
Faire un don au fonds Solidarité avec Haïti ouvert par la Fédération protestante de France