10 janvier 2011
Bonjour à chacune et à chacun,
La commission de vérification de l'OEA a terminé son travail et remis ses conclusions au président.
Des rumeurs assez sérieuses semblent avancer qu’elle recommanderait de donner des résultats différents des résultats provisoires proclamés le 7 décembre : Cette fois-ci Mirlande MANIGAT et Michel MARTELLY arriveraient en tête, devançant Jude CELESTIN.
A supposer que ces rumeurs soient exactes, nombreuses questions resteraient alors sans réponse :
Quand le président PREVAL va-t-il accepté de diffuser ces recommandations ? Et s'il le fait (on ne voit pas d’ailleurs comment il pourrait ne pas le faire) comment expliquer alors la différence entre les deux résultats proclamés ? Lesquels sont les plus légitimes ? L'OEA est-elle plus fiable que le CEP ? L’opinion publique n’en n’est, aujourd’hui, pas certaine. La communauté internationale est, elle aussi, totalement discréditée aux yeux d'une population qui se sent complètement baladée et trompée.
Les partisans de Jude Célestin, très actifs le jour du vote mais qui depuis sont restés tranquilles, ne vont-ils pas remplacer dans la rue ceux de Michel MARTELLY qui avaient manifesté avec violence leur mécontentement début décembre ?
Le président PREVAL va-t-il attendre le 7 Février (qui est la date constitutionnelle de la passation du pouvoir présidentiel) pour faire part des recommandations de l'OEA, essayant ainsi d'imposer sa présence jusqu'au 14 mai prochain, comme il l’a déjà laissé entendre ? L'idée de son maintien jusqu'à cette date suscite déjà une nouvelle vague de protestation très vive.
Enfin, quel rôle va pouvoir encore jouer le CEP ? Cible depuis longtemps des critiques acerbes des partis politiques et de la société civile, son rôle a été considérablement réduit. On lui a même interdit de pénétrer dans le centre de tabulation. Il était pourtant censé contrôler le bon fonctionnement de tout le processus électoral et donc aussi cette étape si sensible du comptage des voix dans le centre de tabulation. Il semble n'avoir pu que proclamer des résultats provisoires dont il n’a pas eu les moyens de garantir la véracité et de devoir maintenant en proclamer d'autres sans pouvoir davantage contrôler les conclusions, dictées cette fois-ci par la communauté internationale.
Dans une ambiance marquée ces jours-ci par toute l'émotion que réanime la date symboliquement forte du 12 janvier, cette situation incertaine, qui dure maintenant depuis près d'un mois et demi, est une source de grande inquiétude.
L'article de Ricardo Seitenfus, le représentant brésilien de l'OEA en Haïti, qui a dénoncé de façon très virulente les positions de la communauté internationale et les actions des ONG, a circulé partout en Haïti. Il agit comme le révélateur de ce sentiment, de plus en plus explicitement exprimé, d'une grande désillusion quant au rôle des ONG et d'une totale méfiance vis à vis des organisations internationales comme l'ONU et l'OEA. D'autres rapports, notamment celui de l'OXFAM, ont renforcé encore cette conviction que non seulement les organisations internationales volent l'indépendance politique d'Haïti (un des candidats du groupe des 12 qui demande l'annulation des élections a parlé de "crime de lèse patrie" !) mais que les ONG volent l'aide internationale.
Il faut bien sûr nuancer ce ressenti et beaucoup reconnaissent aussi le rôle vital qu'ont joué les ONG dans leurs actions d'urgence et qu'elles continuent à avoir aujourd’hui encore, notamment dans le domaine de la santé et de la lutte contre le choléra. Plusieurs font aussi remarquer à juste titre que cette main mise internationale n’a pas fait son apparition après le 12 Janvier dernier et que c'est depuis longtemps la faiblesse et la corruption des systèmes politiques successifs au pouvoir qui ont nécessité cette ingérence pour limiter les conséquences de cette désorganisation sur la population.
Mais ces critiques, qui sont aujourd'hui exprimées de façon très directes, ne sont malheureusement pas sans fondement. Ne pourrait-on pas rêver qu’enfin soient organisés de vrais états généraux sur le rôle des organisations internationales et des ONG dans les pays traversés par des crises multisectorielles comme l'est actuellement Haïti ? Mais qui aura alors le courage d'affronter la vérité des constats plus que mitigés qui ne manqueront pas d'apparaître ? Certainement pas les organisations internationales actuelles dont les responsables se doivent d’attendre d'arriver au terme de leur mandat pour abandonner la langue apeurée et intéressée de la diplomatie... et se faire virer comme cela vient d’être le cas pour Ricardo Seitenfus !
Mais dans cet environnement troublé et déstructuré, la société ne part pas pour autant à la dérive. Elle s'organise et se structure de façon informelle, éclatée, évolutive, mais solide. La vie quotidienne en Haïti n'est pas celle de la jungle et la violence ne règne pas dans les rues de Port au Prince comme tendent à le faire croire les médias. L'insécurité à Haïti est bien moins importante que dans la majorité des pays de l'Amérique latine ou même que chez son tout proche voisin dominicain.
Et l’une des forces de structuration importante de cette société abandonnée par les instances publiques, c'est l’église. A travers les paroisses implantées dans les moindres quartiers et au cœur des mornes les plus isolées, avec le support des prêtres ou des pasteurs qui jouent si souvent le rôle de véritables agents de développement et de rassembleurs, la solidarité s'organise, les personnes en difficulté sont entourées et accompagnées, une espérance et une volonté de vivre sont apportées.
Certes tout cela reste au niveau d'une structuration informelle de base, qui ne modifie pas profondément la situation globale et qui ne s'attaque pas aux causes de tous ces drames qui affectent le pays depuis si longtemps. Mais c'est plus qu'une simple survie qui s'organise. C'est une vraie vie qui s'exprime qu’il faut aujourd'hui reconnaître et sur laquelle devrait s’appuyer bien davantage les acteurs de la solidarité internationale. Ce sont souvent les seuls fondements solides d'organisation de cette société en déliquescence. C'est sur ces personnes engagées qu'il faut s'appuyer, même si elles peuvent parfois nous paraître trop illuminées pour être sérieuses. Ce sont elles qui sont l'espoir d'une Ayiti nouvelle, humaine et solidaire.
Les églises protestantes, et la FPH elle-même, ne sont bien évidemment pas épargnées par les luttes internes, les intérêts mesquins et les volontés de pouvoir malsaines.
La 'perle des Antilles' n'a rien à voir avec le paradis....
Et les remous politiques actuels réactivent les tensions et se répercutent au sein de la communauté protestante qui est loin d'être unanime sur cette question.
Mais ceux avec qui nous travaillons sur le terrain "kenbe fèm", tiennent bon.
Quels que soient les aléas politiques ou les nouveaux drames qui pourront encore s'abattre sur le pays, ils seront là demain, comme ils l'étaient hier et le sont aujourd'hui, avec cette étonnante et utopique assurance qu'ils travaillent pour l'éternité...
Plus que jamais aujourd'hui, continuons de manifester notre confiance et notre solidarité avec ceux qui, ici, n'ont jamais cesser de croire que la vie est encore possible et bonne en Haïti et que Dieu ne les a pas abandonnés.
C’est certainement la meilleure façon que nous ayons de commémorer ce bien triste anniversaire.
Bien amicalement
Philippe VERSEILS