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Hommage à Edouard Glissant

Au milieu d’un habituel « blokus » dans la rue du Canapé Vert, j’ai entendu, sur RFI, ce texte d’Edouard Glissant qui « vient de traverser le fleuve », comme l'a poétiquement dit le journaliste :

J’avais envie de le partager avec vous :

La terre matrice des pays antillais, Haïti.

     Qui n'en finit pas d'acquitter l'audace qu'elle eut de concevoir et de faire lever la première nation nègre du monde de la colonisation.
     Qui depuis deux cents ans a éprouvé ce que Blocus veut dire, chaque fois renouvelé.
     Qui sans répit souffre ses campements et sa mer folle, et grandit dans nos imaginaires.
     Qui a vendu son sang créole un demi-dollar le litre.
     Qui s'est distribuée à son tour dans les Amériques, la Caraïbe, l'Europe et l'Afrique, refaisant diaspora.
     Qui a consumé tout son bois, marquant de plaies arides l'en-haut de ses mornes.
     Qui a fondé une Peinture et inventé une Religion.
     Qui meurt à chaque fois de débattre entre ses élites nègres et ses élites mulâtres, tout aussi carnassières.
     Qui a cru qu'une armée était faite de fils de héros.
     Qui a charroyé des mots beaux ou terribles, le mot macoute, le mot lavalas, le mot déchouquer.

J’avais envie de vous faire entendre, depuis cette terre labourée mais créatrice qui est devenu une parcelle de mon propre pays, les mots de celui qui s’est battu toute sa vie pour défendre l’idée de ce qu’il a appelé une « identité rhizomatique ».

A la différence d'hommes comme Aimé Césaire qui avaient fait de leur identité africaine la source mythique et l'horizon de leur inspiration, il se voulait avant tout « créole ».
Il puisait la matière de son œuvre dans l'expérience du brassage qui structure l’identité antillaise qu’il décrit comme "rhizomatique" :
Contrairement à la racine principale et unique qui s'enfonce profondément sous la terre, le rhizome est un ensemble de petites racines sans racine principale, qui se créent juste sous la surface de la terre et non en profondeur.
Appliquée au concept de l'identité, l'image de la racine évoque toute identité fondée sur l'appartenance ancestrale à une culture, alors que celle du rhizome admet une identité multiple, née non pas du passé mais de relations qui se tissent au présent.
Alors que l'identité "racine" est héritée des ancêtres, localisable dans un lieu géographique et une histoire familiale, l'identité "rhizome" invite à se construire au présent. Elle n'admet ni un seul lieu d'origine, ni une histoire familiale précise, elle naît des relations qu'elle crée.
Dire que l'identité antillaise est "rhizomatique" c'est donc l'opposer radicalement à la conception répandue de l'identité "racine."

Moi qui aujourd’hui puise ici une énergie renouvelée, je sais que cette expérience est un profond bouleversement de ce que je suis. Mon pays s’est élargi à l’horizon des mornes haïtiennes. La magie métis de la langue créole a bouleversé ma parole et brouillé les cartes de tout mon je intérieur.

 

Philippe VERSEILS
Envoyé du Service protestant de mission (Défap) en Haïti pour assurer le suivi des projets soutenus par la Fédération protestante de France en collaboration avec la Fédération protestante d’Haïti