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Une société confrontée à la violence

Lettre de nouvelles d’Haïti
Dimanche 17 Juillet 2011


Bonjour à chacune et à chacun,

« Rien dans la vie n’exige plus d’attention que les choses qui paraissent naturelles » Honoré de Balzac

Dans les rues de Port au Prince, on finit par s’habituer à la présence de tous ces gens armés aux coins des magasins ou dans les cours des maisons cossues.
On finit par ne plus remarquer les multiples chars, les voitures blindées en tous genres et par ne plus faire attention à ces armes de guerre pointées par tous ces casques bleus impassibles à chaque croisement.
On finit même par avoir l’impression de circuler dans un vaste terrain de jeu où de grands enfants déguisés en soldats jouent ‘paisiblement’ à la guerre.
On finit par oublier que les armes sont chargées de balles réelles qui sont faites pour tuer et pour faire régner la peur.
Plus de deux mois après la prise de fonction du nouveau président d’Haïti, la nomination du premier ministre n’est pas encore prête d’aboutir. Même si l’ancien gouvernement est toujours en place, la démission des responsables politiques, qui ne sont plus là que de façon transitoire, est effective. Cette nouvelle et interminable période de flottement politique génère un sentiment de plus grande impunité et augmente de ce fait l’insécurité.
Tout à coup alors, au détour d’un fait divers sanglant, l’inquiétude refait son apparition et vient brutalement nous rappeler que ce quotidien qui finit par passer inaperçu n’est pas un jeu ni une simple mise en scène théâtrale et innocente.
C’est un dispositif de guerre dans un pays sans conflit.
C’est un décor à l’intérieur duquel on ne joue pas mais on tue.

Dans les quartiers protégés de Pétion Ville, il y a quelques jours, en pleine nuit, quelques coups de feu ont brutalement déchiré le silence du petit matin.
Un petit voleur de 13 ou 14 ans s’était introduit dans une maison dont les propriétaires étaient absents.
Je ne sais pour quelle raison il a du s’enfuir rapidement, laissant tomber son butin dans le jardin d’à coté, deux petites bouteilles de parfum entamées et un vieux parapluie.
Plusieurs coups de feu.
Heureusement il était suffisamment leste pour parvenir à s’enfuir.
Peut-être que le gardien était de mèche et qu’il a tiré en l’air exprès pour ne pas l’atteindre.
Mais le lendemain, personne dans le quartier ne paraissait particulièrement ému. Les voisins étaient un peu troublés car leur sécurité, tout à coup, semblait un peu plus incertaine et les rouleaux de barbelés ne vont pas manquer de se déployer davantage encore tout en haut des grands murs d’enceinte.
Ce sont les gardiens des maisons aux alentours qui ont fait comprendre que le gardien d’à coté devait bien être au courant, sinon il ne l’aurait pas manqué.
Et tout le monde semblait le regretter, trouvant normal que cet enfant soit abattu pour deux petites bouteilles de parfum et un parapluie, premier délit, pour eux, d’une longue série qui le mènera tout droit et inévitablement aux gangs qui sévissent dans les quartiers.
Comme une mauvaise herbe naissante qu’il faut éradiquer avant qu’elle n’envahisse trop.

Je mesure alors tout à coup une nouvelle distance dont je ne réalisais pas l’ampleur et qui me sépare davantage que je ne l’imaginais de ceux avec qui je prends pourtant tant de plaisir à vivre depuis près d’une année maintenant.
A l’écoute de ce discours répressif et sans pitié sur ce gamin des rues ou ce ‘restavek’ 1 paumé, je m’interroge sur le décalage entre ce que doivent penser au fond d’eux-mêmes les responsables des 15 orphelinats avec lesquels nous sommes en relation et ce que nous essayons de leur faire partager à travers nos projets de prise en charge individualisée des enfants.
Ne sommes-nous pas dans une illusion utopique et inadaptée qui ne serait que le rêve irréaliste de cette partie privilégiée de l’humanité qui peut se payer le luxe de réfléchir sur le moindre stress traumatique de ses enfants surprotégés ?

Il y a déjà 30 ans Elisabeth BADINTER publiait un livre, « l’amour en plus »2 , qui lui a valu de très virulentes critiques.
Dans cet essai elle avait osé toucher le tabou de l’instinct maternel, affirmant qu’il n’était pas inné.
Elle y affirmait que l'amour maternel n’est pas un instinct qui procèderait d'une « nature féminine » particulière mais qu’il relève largement d'un comportement social, variable selon les époques et les moeurs.
L'amour maternel n'est pas différent de l'amour paternel, « il ne va pas de soi », « il est en plus ».

Cette réaction sans pitié et sans émotion vis-à-vis de ce jeune voleur ne révèle-t-elle pas de même que l’attention à l’autre est aussi « en plus », le fruit d’un acquis culturel et éducatif et non un instinct qui procèderait de la « nature humaine » même ?
Les comportements sociaux, et toutes les règles éthiques que ces comportements poussent à élaborer, sont variables selon les contextes, les cultures, les époques.
Ils intègrent des hiérarchies sociales qui rendent normales et justes pour la grande majorité de la population certains types de comportements vis-à-vis des autres différents (qu’il s’agisse des femmes, des « moins bien nés », des enfants, des étrangers,…).
Dans d’autres lieux ou dans d’autres temps ces attitudes ou ces jugements seraient jugés immoraux voire même condamnés.

L’éthique et les valeurs égalitaires sur lesquelles nous basons tous nos projets sont issues de notre propre conception « universelle des droits de l’homme et du citoyen ».
Je mesure aujourd’hui combien elles ne sont en fait, comme l’exprime Paul RICOEUR, que des « universels en contexte »3.
Ces valeurs ne sont pas l'écho d'une morale universelle immanente reconnue par tous, mais se sont forgées dans le creuset d'histoires et constructions sociales, culturelles, religieuses et juridiques particulières dont elles sont inévitablement le reflet, dont elles portent les traces et les limites.
Cependant, j’ai la conviction que, même si ces histoires particulières ne se construisent et ne s'expriment que dans le concret de ces contextes spécifiques, cela ne signifie pas qu’elles seraient si singulières qu'elles ne pourraient pas communiquer entre elles et qu’elles ne pourraient pas partager, malgré tout, un ensemble de valeurs communes.
Mais cela nécessite un perpétuel effort de compréhension de part et d’autre, un vrai et constant « dépaysement »4 qui seul peut permettre la rencontre et la construction commune.

Cette confrontation aujourd’hui à cette violence présente et latente autour de moi me fait sentir que mon voyage n’est pas terminé et que mon dépaysement ne fait que commencer.

Bien amicalement
Philippe VERSEILS

1 Les ‘restaveks’ sont les enfants placés comme esclaves domestiques
2 « L'amour en plus, Histoire de l'amour maternel XVIIème-XXème siècle », Elisabeth Badinter, Essai (poche)
3 «Tout se passe comme si l'universalisme et le contextualisme se recouvraient imparfaitement autour de valeurs peu nombreuses, mais fondamentales telles qu'on les lit dans la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen... Les législations précises qui garantissent l'exercice de ces droits… sont bel et bien le produit d'une histoire singulière… et l'accusation d'ethnocentrisme rejaillit sur les textes déclaratifs eux-mêmes, pourtant ratifiés par tous les gouvernements de la planète. Il faut, à mon avis, refuser cette dérive et assumer le paradoxe suivant, d'une part, maintenir la prétention universelle attachée à quelques valeurs où l'universel et l'historique se croisent, d'autre part offrir cette prétention à la discussion, non pas à un niveau formel mais au niveau des convictions insérées dans des formes de vie concrète. » P. RICOEUR,
Soi-même comme un autre, Paris: Seuil, 1990, p.335-336.
4 « Chacun doit accepter son contexte d'origine, pour se dépayser peu à peu, en sachant que le dépaysement est un déchirement » O.ABEL in Humanité, Humanitaire, Bruxelles: Facultés Universitaires Saint-Louis, 1998, p.12.