
« L'urgence, c'est le pressant avenir immédiat ...
le futur en train de se faire présent »
Vladimir Jankélévitch, Le Monde, 10 décembre 1971.
La question fondamentale qui anime depuis plusieurs semaines déjà les deux chambres (assemblée nationale et sénat) pour enfin parvenir à accréditer le 3ème premier ministre désigné est la suivante : « peut-on considérer qu’en étant un fonctionnaire international et ne logeant donc pas régulièrement sur le territoire national, Garry Conille a bien été résident haïtien pendant 5 années consécutives » ?
Question cruciale pour déterminer la qualité d’un premier ministre, vous en conviendrez ! La commission ad hoc de l’assemblée nationale a déjà répondu positivement à cette question, mais une commission identique du Sénat recommence les mêmes enquêtes, pose les mêmes interrogations et refait les mêmes interminables vérifications. Même si l’assemblée nationale a émis un vote favorable à l’unanimité, rien n’est sûr, bien au contraire, en ce qui concerne le sénat… Six mois déjà que le président Martelly est élu et plus de 4 mois qu’il a été investi. La Belgique peut craindre de perdre son record de la plus longue durée de fonctionnement d’un pays sans gouvernement ! Peut-être va-t-on revenir à la case départ et le président Martelly devra-t-il désigner, pour la 4ème fois, un 1er ministre à présenter aux parlementaires ?
Et pourtant tout le monde dit : Il y a urgence !

Cette notion de l’urgence est celle qui agite aussi bien la communauté internationale que la population haïtienne et qui est invoquée sans cesse dans les discours des représentants de tous les partis politiques du pays.
Mais parlent-ils tous de la même chose ?
Dans les premiers mois qui ont suivis le 12 Janvier 2010, aucun doute n’était possible :
A une situation d’instabilité et de précarité chronique s’était ajoutée une situation d’urgence incontestable qui a nécessité toutes les interventions d’urgence de la communauté internationale.
L’ampleur, l’horreur, la violence soudaine du choc subi impliquait une réponse la plus rapide et la plus massive possible.
Et, heureusement, elle a eu lieu.
Mais dans un hôpital, le service d’urgence doit se désengorger rapidement afin de pouvoir accueillir les nouveaux patients qui ont besoin, à leur tour, d’une intervention immédiate.
Et cela signifie que ceux qui sont entrés auparavant sont ‘stabilisés’, sont sortis de cette situation où
leur ‘pronostic vital était engagé’ et qu’ils ont pu être accueillis dans des services où des ‘protocoles de soins’ peuvent être élaborés.
Mais l’ultra précarité de la majorité de la population haïtienne révélée par le séisme n’a pas évoluée.
Les plaies vives du séisme ont été soignées, mais les causes profondes de la survie au quotidien n’ont pas disparues. Pour la majorité des quelques 5 ou 600 000 personnes qui vivent aujourd’hui encore dans les tentes des camps de déplacés, leur habitat et leur quotidien ne sont pas réellement plus difficiles que ceux qu’ils connaissaient avant.
C’est là une des raisons majeure de la difficulté de faire disparaître ces camps.
Certes il y a urgence, car ils vivent dans des conditions infra humaines…
… mais une urgence qui dure déjà depuis plusieurs générations !


Et cette urgence « durable » bien réelle se heurte à une autre perception de cette même notion au sein de toute la communauté internationale qui ne se sort pas non plus d’une indépassable contradiction.
Toute l’idéologie de l’intervention humanitaire s’est petit à petit forgée autour de la nécessité de mettre en place des projets de développement durables et endogènes.
Pourtant cette notion de projet n’a pas toujours existé et elle est même assez récente. Elle n'est apparue qu'au début de la modernité, au XVème siècle, lorsqu'est découverte, en peinture, la perspective qui permet en quelque sorte de voir 'plus loin que le tableau'. Cette nouvelle vision de l'espace en perspective va marquer un tournant non seulement en peinture mais dans l'ensemble des techniques et des sciences et va influencer jusqu'à la philosophie et la politique.
Progressivement cette idée de projet, de dépassement possible du réel et du présent, de progrès, va se développer, balisant le terrain aux utopies politiques du XIXème siècle.
Le mouvement tiers-mondiste des années soixante qui en est issu croyait et soutenait la capacité des populations à construire, et souvent à obtenir par les luttes révolutionnaires, leur propre liberté et leur propre développement. Mais il va très vite être détrôné par le mouvement humanitaire interventionniste qui se soucie avant tout de l’efficacité de l’action entreprise. Le modèle, en France en particulier, de ce mouvement humanitaire moderne sera celui des Frenchs Doctors, inauguré par Médecins sans Frontières (créés en 1971). Et petit à petit, l’idée même de projet va se réduire pour laisser place à la notion d’urgence.
Les interventions humanitaires volent ici et là au secours des catastrophes, accompagnées par les médias qui ont toujours besoin d’une nouveauté spectaculaire. Les finances mêmes des organisations non gouvernementales, qui sont de plus en plus considérables, dépendent de l’impact de la communication qui va susciter la générosité populaire.
« Le poids des mots, le choc des photos !»
Et petit à petit cette montée en puissance de l'urgence ne va plus se limiter à recourir à des dispositifs exceptionnels nécessaires pour faire face à une situation exceptionnelle et provisoire. L'urgence ne constitue plus une catégorie temporelle extraordinaire et exceptionnelle. Elle s'impose comme la modalité temporelle ordinaire. Cette prégnance de l'urgence, dont le concept est marqué par le contexte médical et hospitalier dans lequel il s'est développé, conduit à une sorte de densification de l'action immédiate qui, pour se justifier, va nécessiter une certaine dramatisation de la situation présente.
En instituant l'urgence comme principe ordinaire d'action, on en vient logiquement « à répondre aux défis de l'urgence par une action d'urgence supplémentaire, confirmant ainsi le caractère puissamment auto-entretenu de cette dynamique temporelle » (Z.LAIDI, La tyrannie de l'urgence, Saint Laurent: Fidès,1999, p.38).
Et combien en Haïti, où un cataclysme remplace l’autre, ressentons-nous cette dramatisation permanente et auto alimentée, soubassement idéologique nécessaire au maintien d’une intervention d’urgence qui n’ose plus se dire mais qui n’en finit plus.
Mais ne croyez pas que cette confrontation entre deux conceptions du temps et de l’urgence soit une simple occasion de réflexion philosophique distanciée.
Elle se traduit dans le quotidien par des heurts d’incompréhension, des énervements difficilement dépassables, des divergences inconciliables dans les choix des priorités.
Mon agitation permanente se heurte sans cesse au rythme imposé par le contexte toujours compliqué de la vie quotidienne d’Haïti.
Mon fréquent énervement réprimé est totalement incompris et inutile. Mais il n’est pas totalement invisible devant la nonchalance et la lenteur insupportablement inefficace de la serveuse qui met plus de 20 minutes à fermer le petit sandwich jambon-fromage que je voulais avaler en vitesse.
Je continue à m’évertuer à toujours arriver en avance. Je ne parviens pas à m’habituer à attendre plus d’une heure trente pour pouvoir démarrer enfin une réunion. Pourtant, pour finir, pratiquement tout le monde sera présent même si les derniers arriveront bien plus près de la fin que du début de la rencontre.

Depuis qu’en Mars dernier le responsable du département projets a quitté la FPH, mon espoir qu’il soit enfin remplacé est toujours repoussé jusqu’à ce jour. Déjà plus d’un an que je suis ici et je me demande par moment s’il est réaliste de penser, comme nous l'espérions, pouvoir mettre en place et autonomiser le département projets de la FPH en deux ans, alors que plus de la moitié du temps de mon séjour ici s’est déjà écoulé.
Le DEFAP attend que l’on réalise rapidement plus de projets concrets pour pouvoir rendre compte sans tarder de l’utilisation des fonds à tous les donateurs du protestantisme français. Comment pourraient-ils comprendre que dans une telle situation d’urgence où il y a tant de choses à faire, on puisse ne pas être en capacité d’agir ? Et je dois parfois résister à la tentation de chercher davantage à savoir comment utiliser les fonds plutôt que de discerner les vrais besoins et attendre le moment favorable pour une action durable.
Sans oublier la nécessité de planifier et de programmer les dépenses pour élaborer des budgets à deux voire à trois ans que nous imposent les normes de bonne gestion. Mais l’imprévisibilité générale dans laquelle nous sommes plongés ici nous oblige à une adaptation perpétuelle et demande une capacité de réaction quasi immédiate pour répondre, au bon moment, aux vrais besoins.
Oui il y a urgence car il y a souffrance.
Mais l’urgence se décline aussi en fonction de la capacité que l’on a à maîtriser le présent et à prévoir le futur.
Pourquoi se dépêcher quand tout laisse à penser que demain sera pareil que hier, avant-hier ou après-demain ?
Chacun définit ses priorités en fonction de sa capacité à gérer et à répondre à l’urgence.
Bien amicalement à vous
Philippe VERSEILS