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Premiers témoignages des volontaires Défap en Haïti

 

Premier rapport d'étonnement de Clément et Audrey, deux volontaires du Défap arrivés en Haïti depuis un mois pour travailler dans des écoles protestantes de Port-au-Prince. Deux témoignages personnels du contexte haïtien qu'ils ont découvert, de leur mission auprès des écoles et de leurs impressions issue de cette nouvelle expérience !"

Audrey

Déjà un mois. Le temps depuis lequel je vis en Haïti me semble étrangement très court et très long ; comme si j’étais parti hier mais que j’avais, depuis, vécu plusieurs vies, tant les jours et les évènements se sont succédés vite, en me laissant pourtant une foule d’impressions et de sentiments si différents, si riches, qu’ils me semblent constituer des voyages à l’intérieur du voyage. Aujourd’hui ce qui me surprend le plus, c’est notre extraordinaire capacité à recréer de l’ordinaire partout où nous allons. On s’habitue à tout. Je reconstitue un quotidien ; j’incorpore progressivement cet univers, ce pays à moi-même,  aussi déconcertant soit-il au premier abord. Je me surprends à me laver avec nonchalance à l’eau froide qui sort par jet continu du tuyau sans pommeau de ma douche, un cafard mort dans un coin à mes pieds, tout en espérant que l’EDH (Electricité d’Haïti) tienne jusqu’à ce que je gagne mon lit. Je me déplace sans plus y penser entre les marchands et les piétons qui envahissent les trottoirs le long de la route de Delmas. Héler les tap tap et voyager entassés à 15 dans des camionnettes colorées de rouge, de jaune, de vert, ornés des mots : « paix », « amour », « joie », dans une chaleur étouffante, une épaule au dessus de celle du voisin de gauche et l’autre en dessous de celle du voisin de droite, me semblent aussi inévitable et naturelle que la marche. J’aime le bruit de fond presque permanent du passage de la rue, des conversations des voisins que j’entends par les petits volets de verre pivotants qui composent les fenêtres de ma chambre. Les avances beaucoup trop directes des chauffeurs de taxi moto me font sourire, tout comme les femmes assises pieds nus au milieu de leur fruits et légumes, sourient en me répondant « d’accord chérie » quand elles m’entendent  baragouiner «  ou kap ban mwen 5 cawot silvouplé ? » sur le marché.

Le fait de se rendre dans les écoles s’avère encore le plus nouveau et le plus surprenant. L’intégration est progressive. Ces premiers jours d’observation à John Wesley et Etzer Vilaire, me laissent à la fois enthousiaste et perplexe devant l’ampleur de la tâche à accomplir et le peu de moyens dont disposent les établissements et notre association. J’essaie de suivre la succession rapide des leçons, au milieu du bruit assourdissant des élèves qui répètent en chœur un texte, un cours de maths, une prière, dans des classes séparées par de simples panneaux de bois. Les professeurs font de leur mieux mais manquent à la fois de ressources et de motivation. Impossible de ne pas les comprendre quand on sait que leur salaire est tellement faible qu’il ne suffit souvent pas à envoyer leurs propres enfants à l’école. La Fédération des Ecoles protestantes d’Haïti (FEPH) est un petit bureau de 5 personnes qui gère environ 3000 établissements au niveau national. Nous avons été très bien accueillis, chacun faisant de son mieux pour que nous trouvions notre place, avec notre propre bureau et la fonction de « conseiller pédagogique ».  L’investissement de notre tuteur, Christon Saint Fort, et son regard, aussi éloigné de l’idéalisme béat que du pessimisme inactif,  sur la situation scolaire et politique du pays, me transmet en tout cas sa réelle envie d’agir de mon mieux pour ces quelques 300 enfants que je vais côtoyer jusqu’à juin.

Finalement ce n’est pas le fait de vivre ou de travailler dans les écoles à Port au Prince qui est extraordinaire mais le fait de commencer à m’y sentir chez moi. Car étrangement, la nouveauté ne se laisse appréhender qu’avec le temps. Plus le temps passe, plus je perçois qu’apprivoiser ce pays signifie faire naitre un étonnement constant, une foule de questions et de paradoxes derrière des situations qui peuvent sembler anecdotiques ou folkloriques. La si grande omniprésence des expressions religieuses pour chaque échoppes, bus, tap-tap: « loto père éternel », « Jésus sauve. Boutique alimentaire », qu’elles en deviennent invisibles ; le fatalisme religieux résigné du « si Dieu veut » à l’intérieur d’une foi si profondément vivante qu’elle met debout la moitié du quartier à 5h30 pour le premier culte du dimanche matin ; le retard constant des haïtiens et leur manie de vouloir tout planifier ; le sentiment latent d’insécurité et la formidable chaleur de gens ouverts et accueillants, prêts à marcher une demi heure pour vous guider au bon endroit ; la démesure d’une ville gigantesque et surpeuplée où tout le monde se parle et se salue, etc. Je pourrais poursuivre  encore longtemps.

Ce qui est sûr c’est que je n’aurais pas assez des 8 mois qu’il me reste pour finir d’habiter ce pays et le laisser séjourner en moi.

 Audrey Pardigon, octobre 2012

Clément

La première chose qui frappe à la sortie de l'avion, c'est la chaleur. Cela peut paraître banal, mais c'est vraiment une gifle après l'air climatisé de l'avion. Une sorte d'aide mémoire, de choc thermique qui nous dit : « ça y est, tu y es ». Le deuxième choc est le côtoiement constant de dualités qui semblent incompatibles mais qui cohabitent pourtant sans entre-deux. Extrême pauvreté face à extrême richesse, quotidien de la capitale contre quotidien dans les provinces, grande précarité des habitants et pourtant hospitalité et sourires aux lèvres... Haïti, terre de contraste, on nous l'a souvent dit. La constatation des juxtaposition est frappante. La temporalité n'est pas non plus la même. Le rythme de vie et de travail est ralenti par plusieurs facteurs : la chaleur, j'ai vite compris pourquoi les haïtiens marchent moins vite que moi, le moindre effort entraîne une augmentation très importante de la sudation ; les transports et la vie quotidienne (cuisine, lessive à la main, marché) prennent beaucoup de temps.

Notre partenaire, la FEPH nous a réservé un accueil très chaleureux dès notre arrivée. J'ai rapidement eu l'impression de faire partie d'une famille plus que d'une équipe de travail. Les rapports les uns avec les autres sont amicaux et l'oreille est toujours attentive aux problèmes comme aux joies. C'est un cadre qui favorise grandement la sincérité et le dialogue. Après l'installation dans notre logement, l'association a souhaité que nous participions au choix des écoles avec lesquelles nous allons travailler. Ce choix dans l'organisation du travail a un peu retardé notre action directe sur le terrain mais nous a permis de découvrir une panoplie d'écoles très différentes les unes des autres. Dans les méthodes comme dans les moyens ; mais pas dans l'enthousiasme. Toutes ont manifesté un grand intérêt pour notre présence. Cette forte attente a rendu nos choix particulièrement difficiles à prendre.

Désormais ces premiers choix ont été faits. Il fût toutefois pénible de devoir freiner notre impatience d'une action concrète dans ces écoles que nous n'avions fait que traverser. La phase de d'observation commence. Celle-ci nous place devant encore plus de dilemmes à régler. J'ai la chance de pouvoir intervenir dans deux écoles aux contextes très différents en termes de moyens et d'effectifs. Durant les premières visites, mes ambitions de projets dans les écoles étaient grandes mais je ne percevais pas encore l'étendue des difficultés à leur mises en place. Monte donc en moi, une phase cruciale de questionnements et de doutes. Il faut choisir mes priorités. Tout d'abord, je veux miser sur des projets qui seraient susceptibles d'être conservés après mon départ. Il me faudra donc limiter l'étendue de ma cible par manque de temps pour un travail en profondeur. A peine arrivé, je regrette déjà de ne pouvoir faire plus. Par souci de réalisme, en ce moment, j'apprends à dire « non »...

Clément Gonzales, novembre 2012