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Première semaine en Haïti - Sylvain Cuzent

Photos prises depuis mon bureau à PETION VILLE. Vue vers l'est.

Après une semaine ici en Haïti je ne peux pas dire que je suis habitué mais je commence à prendre mes marques. J'ai repéré où se trouve le magasin pour mon alimentation, j'ai pu faire remplir la bonbonne de gaz et désormais je bois mon thé tout les matins, "comme à la maison"! J'ai même trouvé une librairie, nommée ASTERIX. J'ai appris à prendre une douche à l'eau froide, en retenant mon souffle, avec parfois seulement un filet d'eau mais tellement bon, le soir, après une journée dans la chaleur. J'ai appris à dormir dans le bruit des voitures, des klaxons, de la musique caraïbienne. J'ai appris les pannes d'électricité fréquentes et m'y suis adapté avec l'achat d'une lampe torche. J'ai appris à faire la lessive à la main, à l'eau froide ou en la faisant chauffer sur la cuisinière à gaz. J'ai appris à marcher le long des rues lorsqu'il n'y pas de trottoir ou lorsqu'il est encombré en étant attentif au klaxon des autos mais surtout des motos qui se faufilent partout. Gare à celui qui ne se sort pas instantanément de la chaussée! J'ai appris à serrer les fesses et à faire confiance, lorsque Frantz, le chauffeur, considérant sans doute être plus pressé que les autres, entreprend de remonter une file de voitures - il y a beaucoup d'embouteillages, de "blocus", en permanence, à Port au Prince - dans une rue à deux voies, sur laquelle circulent des dizaines de piétons, et que d'autres véhicules arrivent en face! Il faut dire qu'il est un as et que, le klaxon aidant, il s'en tire, jusque là, toujours très bien! J'ai appris à rentrer chez moi à 18h, avant la nuit, et à oublier tout projet de sortie nocturne. Et là, je renoue avec la lecture que je n'avais plus suffisamment le temps de pratiquer ces dernières années. Le bonheur !

Cette semaine j'ai fait la connaissance de l'équipe avec laquelle je vais travailler pendant ces deux mois. Outre Frantz, le chauffeur, dont je vous ai déjà parlé et Armand, le secrétaire général qui a voyagé dans le même avion que moi, il y a Naujean, l'homme à tout faire, gardien de la maison mais aussi homme de ménage, factotum, chargé du lavage des voitures - il y a beaucoup de poussière et les voitures se salissent très vite - qui va nous chercher les repas préparé par une cantinière installée sur le trottoir au coin de la rue. Il y aussi Gertrude la secrétaire et Lise la comptable. Et puis il y a les opérationnels, Pierre, l'officier projets avec qui j'aurai principalement à travailler, Raphaëla, coordinatrice des orphelinats avec qui je suis allé visiter les trois centres évoqués ci dessous, et Nesmy, aumônier national des prisons. J'ai commencé à découvrir l'ampleur de mon travail qui consiste essentiellement à aider à la définition d'une bonne gouvernance pour améliorer l'efficacité ! Tout un programme! Les différences culturelles étant importantes, ne serait ce qu'en termes de gestion du temps mais aussi de rapport à une hiérarchie, j'ai besoin de me laisser imprégner afin de bien comprendre les personnes et de sentir les choses avant d'avancer des propositions. Pierre étant par ailleurs nouvellement arrivé sur le poste, de même que Raphaëla, nous avons commencé par un inventaire des projets démarrés et conduits ces trois derrières années. Nous en avons recensé pour le moment 41! J'ai donc passé un peu de temps au bureau avec lui. Dès mercredi je suis allé avec Raphaëla visiter trois "orphelinats". Le premier, appelé "Main Divine", accueille une quarantaine d'enfants, dont la plus jeune a six mois et le plus âgé 16 ans. Madame DORIS, qui est à la fois la fondatrice du lieu et en assure la responsabilité, est une dame généreuse qui dit avoir été touchée par la situation de ces enfants et les aimer comme les siens. Elle n'a pas d'autre légitimité que son coeur et son dévouement donc pas de financement des pouvoirs publics ! Lorsque nous arrivons avec elle en voiture, les enfants se précipitent en l'appelant "Mama, Mama, Mama"! Dans sa maison, grand luxe, il y a l'électricité - mais beaucoup de pannes, surtout le soir, ce qui n'est pas de chance ! - et l'eau potable! Un autre centre, "Salem", est tenu par le pasteur MERCIDIEU. Il accueille 55 enfants et adolescents et la scolarité est assurée sur place par les plus grands (21, 22 et 23 ans) parce que, l'école en Haïti étant privée, elle coûte cher. Le centre n'a pas les moyens de payer pour tous ces enfants ! Tous dorment sur des lits à trois niveaux, dans trois dortoirs : un dortoir pour les petits, un pour les grandes filles et un pour les grands garçons. Dans le troisième centre, "Sainte Anne", il n'y a ni eau potable, ni électricité. Mais la responsable, madame LUCIENNE, tient la maison dans un état de propreté impressionnant avec quinze enfants et adolescents. Là, par contre, il n'y a pas non plus de lits, seulement des matelas. En repartant nous sommes passés chez le ferronnier qui doit les fabriquer. Il devait les livrer fin novembre, puis fin décembre. Mercredi, le 30 janvier, il a promis qu'il les livrerait aujourd'hui samedi ! On verra lundi s'il a tenu parole !

Hier, 1er février, j'ai eu la chance de participer à un forum sur la reconstruction d'Haïti après le séisme du 12 janvier 2010. Beaucoup d'interventions très riches et intéressantes sur la géologie, l'architecture, le cadre ou l'absence de cadre normatif, le sauvetage culturel, l'importance de l'aide internationale, les déplacements de population et la "bidonvillisation" qui fait dire que Port au Prince est le Sowetto des caraïbes. Nous avons pu voir également un film très marquant, poignant, "Chronique d'une catastrophe annoncée", d'un réalisateur haïtien, Arnold ANTONIN, qui évoque les alertes aux risques de séisme des géologues depuis plusieurs années, les très nombreux morts et les destruction très importantes (près de la moitié des maisons de Port au Prince, le Parlement, le Palais présidentielle, le siège de l'ONU, de nombreuses églises, des musées, ... mais aussi 1.300 écoles et 50 hôpitaux dans lesquels beaucoup de personnes, dont énormément d'enfants, ont été ensevelies!). Si ce forum a été l'occasion de percevoir la mobilisation citoyenne de très grande qualité en faveur d'une reconstruction qui tienne compte des risques sismiques mais aussi des paramètres économiques, sociaux et environnementaux, il a aussi été un moment fort d'interpellation des pouvoirs publics, du gouvernement en particulier, pour que soit défini un schéma directeur de l'aménagement du territoire, des normes de construction et que les moyens soient mis pour que ces règles soient respectées. Faute de quoi la tendance actuelle à une reconstruction anarchique se poursuivra avec toutes les conséquences que l'on peut craindre en matière de criminalité, du fait de la multiplication de zones de non droit dans les camps et les quartiers où se regroupent les personnes qui ont fui ou quitté leur maison, de pollution, mais aussi de persistance des risques en cas de nouveau séisme. Une conférencière montrait que si l'aide a été importante elle transite essentiellement par des ONG qui ne sont pas responsables devant les citoyens haïtiens mais devant leurs bailleurs de fonds. Elle soulignait la nécessité d'une mobilisation citoyenne qui permette de faire pression sur le gouvernement pour que celui ci reprenne la main dans le cadre d'un plan démocratique et citoyen pluriannuel de reconstruction.

Vous le voyez les enjeux ne sont pas minces. Le coeur ne suffit pas! Il y faut aussi certaines conditions pour permettre que ce qui est entrepris aboutisse à ce qui est souhaité. Et ici, cela tarde à venir !

A très bientôt pour d'autres récits. Sylvain

 

Le jour se lève sur Port au Prince et son agglomération en ce samedi matin 2 février. Déjà les bruits de la ville viennent couvrir le chant des coqs et le rire des dindons qui s'égosillent alors que la plupart des habitants sont déjà réveillés. Il faut
dire que les haïtiens se lèvent très tôt. Tous ceux que j'ai interrogés sur le sujet me disent être débout dès 4h. Est ce aussi le cas en fin de semaine ? je ne sais pas mais se lever aux aurores est le quotidien des enfants qui commencent l'école, ou même le jardin d'enfants, dès 7h ou 7h30. Cette mise en route si matinale surprendra moins les Suisses que les parisiens qui eux ont bien du mal à être opérationnels avant 9h du matin !! Chacun ses habitudes !

PETION-VILLE (le général PETION fut président de la République haïtienne dans les toutes premières années de l'indépendance au début du 19ème siècle) où se situent les bureaux de la Fédération protestante de Haïti, et donc le mien, est une des communes de cette métropole de plus de 2 millions d'habitants qui fut profondément endeuillée et endolorie par le séisme du 12 janvier 2010. La terre a alors fait "dougoudougou" dit on ici ! Pétionville ne fut pas atteinte de façon aussi importante que Port au Prince parce que située sur les hauteurs qui dominent la capitale. Selon un géophysicien que j'entendais hier dans un forum sur la reconstruction auquel j'ai assisté, les ondes de la secousse ont été amplifiées dans la plaine par le sol limoneux et limitée dans les hauteurs par le sol rocheux. Plus de 130.000 personnes ont payé de leur vie ces subtilités géologiques, mais surtout, l'irresponsabilité politique des dirigeants qui ont laissé se construire cette ville de cette façon. On parle ici de "bidonvillisation", terme sans doute non inscrit au Larousse mais qui exprime bien un phénomène majeur de cette agglomération où 50% de la population vivrait dans ces conditions. Trois ans après le séisme les camps sont encore très nombreux et constituent parfois des zones de non droit où il est impossible pour un blanc de s'aventurer sans risquer sa vie. Je n'irai pas voir !

 

Météo
J'ai eu très chaud depuis mon arrivée la semaine dernière. Près de 30° parfois dans la journée et les nuits sont suffisamment douces pour qu'aucune couverture ne soit prévue dans les maisons. Plusieurs amis haïtiens me prédisaient que des pluies allaient arriver au mois de février et rafraichiraient l 'atmosphère. Effectivement, hier soir, 1er février, il a plu ! Grosse pluie tropicale qui est tombée drue pendant près d'une heure. Une heure pendant laquelle on n'entendait plus aucun bruit, plus
aucune musique, aucun klaxon, ... Seulement le tambourin magnifique de la pluie qui tombe sur les feuillage, sur les toits notamment les toits de tôle. J'ai pourtant pensé à tous ces gens (1 million !) qui vivent dans les camps sous des tentes, dans des zones parfois inondables, insalubres, boueuses, ... J'avais envie de sortir mais la nuit me l'interdisait. J'ai imaginé les rues transformées en torrents parce que les égouts sont obstrués par des tonnes d'immondices. Ce matin il y a effectivement partout de la boue, dans les rues et sur les trottoirs. Les trottoirs où il faut malgré tout marcher parce que les autos passent et que c'est à vous de vous sortir ! Alors les piétons pataugent dans la boue ! J'ai même croisé une truie avec son petit ! Ils paraissaient très occupés à chercher quelque pitance dans les tas d'ordures brassés par les ravinements de la nuit. La pluie aura fait des heureux !

 

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